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mai 1, 2011

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Le mal du pays que je ne connais pas

À chaque fois que j’ai le mal du pays que je ne connais pas, j’imagine ses frontières et ses contours derrière mes yeux, faits de photographies de famille et de reportages entrevus à la télévision. Je ne sais pas ce qu’il en est, là-bas, mais on m’a diffusé toute la culture. Je pourrais vous dire : “C’est typique de ce pays que je ne connais pas”, s’il fallait décrire certaines situations. Je sais cuisiner ce pays, à peu près. Je connais tous les instruments de musique de ce pays. Toutes les compagnies aériennes qui y mènent. Toutes ces personnes qui en sont parties. Toutes les guerres et les fractures. J’ai le mal du pays que je ne connais pas, où je ne serais sans doute pas chez moi (home) non plus. Parfois cette sensation étrange d’être sans identité, avec tous ces papiers qui me décrivent, quand la supercherie éclate : je ne suis de nulle part, tout en appartenant à tous ces endroits où j’ai marché. J’appartiens à la terre, à l’océan aussi, ses vagues et ses dunes sablées, la mer, enfin, qui conduit à toutes ces terres qui me tiennent.

Je suis tous ces grains de poussière, je suis cette somme d’airs respirés et aimés, je suis cette eau qui me fait respirer. C’est qu’il faut se présenter, parfois. Selon les papiers, selon le cœur, selon l’éducation, selon la cuisine, selon les lettres ? Personne ne précise jamais. Se présenter. Âge, profession, identité. Je suis tout ce que je ne dis pas. Je n’ai pas le temps de le dire. Je suis cette colère enfermée et cet apaisement public. Je suis cet amour athée, cette passion du détail, cette envie de faire la paix, ensemble. Je suis ce besoin d’effacer la guerre, de partout. Je suis ce cri de réconcilier mes ancêtres avec la terre qui les a trahis. L’humaine qui lit les journaux pour prendre des nouvelles du pays qu’elle ne connaît pas, c’est moi. Je suis cette ignare cultivée. Je suis en manque d’un pays que je ne connais pas. Je suis entre deux terres, peut-être même trois, sur un continent qui m’a élevée comme sa fille — mais adoptive, très certainement.

J’écoute la musique de ce pays que je ne connais pas, ces voix claires qui percent jusqu’à ce pays où j’ai grandi. J’apprends à reconnaître les intonations, les vagues de la langue, les images utilisées. Je ne sais plus rêver qu’à travers la langue de ce pays que je ne connais pas, que je ne connais pas non plus. Rêver uniquement à travers ces images que je ne comprends qu’à moitié, mais qui me ramènent, toujours, à ce pays que je ne connais pas. Je suis cette voix en moi qui écoute les ancêtres qui ont quitté ce pays, cette voix qui leur répond qu’on y retournera, ensemble, qu’on se porte ensemble, qu’on n’est qu’un. Je suis l’ensemble de ma lignée, à moi-même je forme mon clan — uni, pour une fois. À moi seule, je forme l’armée de ma famille. Ce sera donc à moi de signer l’armistice.

Ce pays que je ne connais pas et qui m’obsède. On m’interroge à son sujet : comment est-ce ? Est-ce joli ? — Je n’en sais rien. Je ne connais rien de ce pays. Je me trouve face à ceux qui savent plus que moi, ceux qui y sont allés plusieurs fois, ceux qui y passent des vacances. C’est un lieu de vacances, ce pays. Quand j’irai, ce ne sera pas pour des vacances. Renouer avec les racines, découvrir surtout le rhizome familial. Comprendre. À la rencontre de moi-même, dans ce pays que je ne connais pas. Je ne garde en mémoire que ses éclats de balles dans les bâtiments, dans la grande ville. Ses figues délicieuses. Ma famille, réunie, souriante.

À chaque fois que j’ai le mal de ce pays que je ne connais pas, je me sens étrangère à ce monde. Seul l’oud peut me reconnecter, et cette voix que je ne comprends pas : comment pourrais-je vivre dans un pays que je connais si peu ? Et puis je sais : je n’appartiens qu’à des bras, pas à un pays. Et pourtant, quel sentiment patriotique m’éveille quand ce pays que je ne connais pas surgit dans ma vie. Je suis fière de ce pays que je ne connais pas, d’en être. Je suis heureuse de ce pays que je voudrais connaître.

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