Il y a les poings qui se serrent par réflexe dans la nuit et les moments de fatigue avancée. Il y a le contrôle nécessaire, toujours nécessaire, des tremblements quand quelqu’un t’effleure par hasard dans la rue, le métro, en soirée. Il y a le sourire de façade, qui clame que tout va bien, comme si. Il y a les rêves et les sensations étranges qui pourrissent des journées entières. Il y a les insomnies répétées, et le silence de la nuit que rien n’apaise ni ne comble. Il y a la vie qui continue, on te l’a seriné mille fois. Il y a les rires feints, appris depuis des années, clamer que tout va mieux que bien. Tout va très bien, madame la marquise. Il y a les heures à regarder le plafond en cherchant les souvenirs, les traces, le moment de bascule. Il y a les heures à en parler à un thérapeute, analyser ensemble ce qui a rendu possible. Il y a les heures à se taire, les plus nombreuses sans doute, à simplement prendre sur toi dans les rires collectifs pour te joindre à eux sans exposer la blessure. Il y a les crises d’angoisse, encore nombreuses, qui rendent la respiration impossible.
Et il y a ces gens qui te demandent pourquoi tu y penses encore, tout ce temps après.

9 notes

Laboratoire expérimental sur une classe de 4ème : jour 0

Surveillante dans un collège, ayant développé depuis septembre un lien plutôt sympathique avec la plupart des élèves, j’ai été mue d’une impulsion hier et ai proposé, lors d’une permanence exceptionnelle, à une classe de 4ème (élèves de 13 ans en moyenne) de faire un pacte et de se prêter à un jeu expérimental : passer une semaine entière, dans le collège, sans insulte, blague, ou propos homophobe, sexiste ou raciste. L’accord est clair : s’ils y parviennent (les délégué.e.s ont la tâche de faire remonter vers moi l’échec ou la réussite de l’expérience menée), je leur offre des chocolats à la rentrée ; s’ils échouent, pas de sanction prévue. Evidemment, ils ont demandé comment je pourrais savoir : je leur ai ainsi expliqué que je décidais de les considérer comme des êtres intelligents et responsables, capables de mentir certes, mais aussi d’honnêteté intellectuelle, et que par conséquent je faisais le choix — risqué ou pas — de leur faire confiance.
A vrai dire, je pense leur offrir quand même une “récompense” pour les remercier de se prêter au jeu, leur zèle me fait bien trop plaisir à voir et j’ai envie d’encourager ça.
Aujourd’hui est donc leur dernière journée où ils et elles sont autorisées, selon leurs termes, “à pouvoir tout dire”. Pourtant, certain.e.s ont déjà commencé à se vanter de l’absence de propos déplacés de leur part — ce qui est très touchant, ils le prennent vraiment à cœur, alors que bon, j’ai juste promis en échange du chocolat ainsi que ma reconnaissance et mon respect éternels.
Certain.e.s élèves sont également venu.e.s me demander des fiches informatives, résumant ce qu’ils avaient le droit ou pas de dire.
L’expérience menée promet d’être amusante, en tout cas elle me donne l’impression (et je pense sincèrement que ce n’est qu’une impression : je ne suis pas naïve à ce point) de pouvoir agir un minimum sur un petit groupe d’adolescent.e.s — c’est aussi l’occasion pour l’ethnographe en pause que je suis de reprendre un carnet de terrain.
En tout cas, expérience lancée : jour 0 !

Ressources :
"Parler du féminisme et du genre à des enfants et des ados"
"L’humour est une chose trop sérieuse pour être laissée à des rigolos"

45 notes

"Il y a dix ans…" (trigger warning : violences sexuelles, pervers narcissique)

C’est toujours un peu comme ça sur Twitter : une phrase virale et tout le monde sur la TL qui la reprend. Hier c’était le “Il y a dix ans…”.
Qui étais-je il y a dix ans ?
J’ai réfléchi un peu. Rapidement, très rapidement, je me suis souvenu : il y a dix ans pile, j’enterrais quelqu’un de très cher. J’étais dans l’église, je n’entendais rien de ce que le prêtre disait de la mémoire de ce défunt, j’entendais ma mère pleurer, je voyais mon père retenir ses larmes, j’étais entre les deux, je leur tenais les mains. Il y a dix ans, j’ai arrêté de m’habiller en noir parce que tout d’un coup ça me rappelait ces instants insoutenables.
Mais, surtout, il y a dix ans, je découvrais la poésie. Je découvrais Desnos, qui avait tant rêvé de toi, et je commençais à rêver à ce que serait l’amour. Je n’avais jamais aimé, jamais été aimée, ni par un garçon ni par une fille. J’avais peu d’ami.e.s et une famille chouette. J’étais un peu perchée, dans les airs. Je passais mon temps à écrire de la poésie dans des carnets, rêvant au prince charmant, refoulant mes idées de princesse charmante. Je rêvais de voyages lyriques et d’amours épiques.
Je crevais d’envie d’être aimée, de comprendre la souffrance passionnelle des chansons d’amour, je crevais d’envie d’aimer.
Il y a dix ans, c’était ma vie d’avant.
Je ne savais pas encore que les monstres existaient, ni les anges d’ailleurs. J’étais assez protégée, je pensais que le monde était peuplé de personnes normales et banales. Mes copines étaient extraordinaires, je m’amusais de leurs histoires d’amour, je les conseillais. Je rejetais le maquillage, les “fringues de fille”, les talons. Je lisais, j’écrivais, je passais du temps au téléphone à piailler avec mes copines. Adolescence plus que banale.
Ma vie d’avant.
Il y a neuf ans, très précisément, ce garçon m’a convaincue que je n’étais pas à la hauteur des rêves que je nourrissais. Il m’a persuadée que je ne valais rien. Je me suis laissée convaincre. J’ai gobé tout ce qu’il me disait. J’ai cessé d’avoir des rêves pour me calquer sur les siens. Je n’avais plus de désir que de satisfaire les siens. J’ai appris à taire les douleurs physiques et les multiples vexations publiques et les humiliations privées. Malgré mon féminisme balbutiant, ma mère féministe et mon père bienveillant, malgré mon enfance heureuse et des modèles d’amour réciproque et respectueux, j’ai quelque part intériorisé que femme j’étais, ce qui impliquait que je me devais de me plier à ce qu’un garçon m’indiquait.
Ce garçon était le premier à me regarder comme ça.
Je l’ai laissé faire.
Il y a dix ans, malgré les deuils, j’étais encore innocente.
Il y a neuf ans, j’ai passé près de six mois avec un pervers narcissique qui m’a violée.
Dans ma vie d’avant, les gens ne faisaient pas de mal aux personnes qu’elles disaient aimer.
Dans ma vie depuis, entendre qu’on m’aime équivaut à attendre le coup qui me détruira.
J’ai appris à parer les coups plus qu’à apprécier l’amour offert et le moment présent. J’anticipe. C’est une poignée de mois qui m’a marquée bien davantage que je ne saurais jamais le formuler.
Il y a dix ans, j’étais une adolescente un peu déprimée, trop sensible et rêveuse. Je n’avais pas les pieds sur terre parce que je volais en permanence dans des airs de futurs heureux. Depuis, je n’ai toujours pas les pieds sur terre parce que ça signifie affronter cette réalité qui me brise.
Bref, il y a dix ans, j’étais en 3ème et je préparais mes dossiers pour un nouveau lycée, où j’espérais rencontrer l’amour — et, outre des amies extraordinaires qui me sont toujours chères, j’ai rencontré ce garçon, bien sous tous rapports, que même mes parents appréciaient, qui m’a fait apprendre que des mois de douche brûlante ne font pas guérir des plaies qu’il m’a infligées.
Il y a dix ans je m’émerveillais d’un rayon de soleil parce que c’était beau, maintenant je m’émerveille d’un rayon de soleil parce que je sens le miracle d’être encore debout. De l’extérieur, je n’ai pas (trop) changé. Je suis simplement passée, pour beaucoup, d’une grande rêveuse à une fille lucide. Personne ne m’a jamais demandé le prix de cette lucidité miraculeusement gagnée.

26 notes

chienlit intérieure (du n’importe quoi)

Il y a l’envie de fleurs et de printemps sentimental. L’envie de croire qu’ils sont partis, loin, les fantômes. C’est un peu ça : par la pensée magique, se dire que si on croit que c’est fini, ce sera fini.
Eh non, te souffle ton con de surmoi : c’est jamais fini. Du moins, pas encore. Tu commences à entrevoir une sortie, une lumière, mais pour l’instant c’est le capharnaüm. La chienlit intérieure. Tu fais semblant. La pensée magique échoue. Les thérapies (une plante, un animal, un psy) échouent une à une (mort, donné, résistance).
Tu te regardes dans un miroir, droit dans les yeux : tu dois accepter ces fêlures. Tu as été cassée, brisée, mais la réparation est envisageable. Il ne faut plus rejeter cette part, s’avouer que tu peux t’aimer quand même à travers ces failles.
Le plus exigeant demeure sans doute de t’avouer que, sans ces blessures, tu ne serais pas celle qui se tient debout aujourd’hui. Tu serais sans doute une sombre conne. Tu n’aurais peut-être jamais déconstruit trois miettes de cette société qui broie. Tu serais sans doute une pauvre fille. Le plus exigeant, disais-je : accepter que de ce fatras s’extirpe du positif, pour toi.
C’est ce que tu es. L’enfance heureuse et les différentes morts. Le soleil et le cimetière. La prière et l’enfer. Même l’enfer, en toi : accepter d’y puiser de la force, accepter d’avancer malgré, avec, à l’intérieur de, qu’importe, mais avancer.
Il y a les lueurs et la part d’ombre. Le plus grand deuil est de ne plus être en lutte contre toi.
Tu te répètes ça comme un mantra. Un jour, peut-être, tu comprendras.

4 notes

Intenses absences

C’était une histoire de presque. Presque amoureux, presque rencontrés, mains presque tenues.
Il y avait ce jardin et ces canards qu’ils avaient nourris. Les sourires aux yeux et la complicité silencieuse. Ces grands échanges sur le karma et les gens, les petites paroles qui les amélioraient en tant qu’humains. La journée qui resterait comme un rêve, dont le souvenir ne se départirait pas de ces touches de paillettes et de temps qui filait parce que le bonheur.
Ce jour-là, oui, ils s’étaient approchés du bonheur.
Et les autres. Le Québec. Le train. Le quai. La voix dissonante de la SNCF qui rompait la magie mais, par habitude, s’y inscrivait quand même. L’église, l’accolade, l’intensité de mille échos envahissante, prégnante. Trop jeune pour tous ces sentiments. Presque le bon moment. Presque.
Ça aurait pu être tant, c’était devenu plus grand encore. Jusqu’à tel point que les entrailles s’imprimaient de l’autre, connexion si parfaite.
Presque.
Jusqu’à ce que la mort les sépare. Et la vie n’est pas friande d’histoires qui se passent bien.

5 notes

Il m’avait demandé de l’aide

Toute personne qui me connait un peu sait que j’aime bien “aider”. J’ai été élevée dans la “charité chrétienne”, le don de soi, ça me connaît. Quand quelqu’un-e dans la rue (me) demande de l’aide, je suis assez prompte à réagir et à proposer la mienne. Depuis toujours. Malgré les coups tordus.
Entre ça et le côté un peu naïf que j’entretiens un peu à mon insu (j’aime avoir foi en l’humanité, ça m’aide à ne pas avoir envie de trop m’enterrer chaque matin)…
J’avais 14 ans, j’attendais un ami très en retard sur une place très passante de la ville où j’habitais. C’était une des premières fois que je sortais seule-seule (j’ai vécu longtemps dans du coton). J’attendais mon ami, à l’époque on n’avait pas de téléphone portable donc je ne savais pas que j’étais en train de me faire poser un lapin ; bref, j’attendais, un peu nerveusement, fixe depuis plusieurs dizaines de minutes.
Un homme en fauteuil roulant est venu me demander si j’étais occupée. Polie, je réponds que j’attends un ami, qu’il a l’air en retard. Il me demande si je peux l’aider pour quelque chose. Je réponds oui. (Radar méfiance : 0.) Il me dit “Suis-moi, je t’explique en chemin”.
Il avait la quarantaine à vue de nez, j’ai l’habitude de faire confiance “aux adultes”, je le suis. C’est un samedi après-midi, il y a du monde partout, il fait beau. Je crois vaguement que j’étais en robe, je m’étais apprêtée pour ce rencard avec cet ami qui n’est finalement jamais venu. Je ne sais pas pourquoi je pense à ce détail… M’enfin.
Je le suis. Je lui demande s’il veut que je l’aide à pousser son fauteuil, ou quoi que ce soit. Je ne suis pas très à l’aise ; mais en même temps je ne suis jamais à l’aise. Il me dit qu’il n’a pas besoin d’aide pour ça. Qu’il a besoin d’aide pour aller aux toilettes. Je me fige un peu, il rit. Je lui dis que je ne sais pas comment faire pour l’aider, que je n’ai que 14 ans et que j’ai jamais fait quoi que ce soit de ce genre. Il me dit “T’en fais pas, je te montrerai, c’est pas méchant”. OK.
Je commence à stresser un peu. Je me rappelle m’être souvenue de plein d’histoires de viol, etc. A l’époque, depuis le coton où j’ai grandi donc, ce n’étaient que des histoires dont j’entendais parler mais je n’en avais jamais éprouvé de réalité concrète. Je me rappelle avoir regardé le paysage, je me rappelle nettement du soleil sur les immeubles et m’être dit “Bon, si ça se trouve il fait semblant d’être handicapé, je ne sais pas ce qu’il veut, mais qu’est-ce que tu pourrais faire au cas où ?” Je me rappelle avoir serré mes poings. Je m’étais engagée à l’accompagner alors je le suivais, mais je me rappelle avoir serré mes poings. De loin, je l’entends me raconter sa maladie, comment c’est difficile au quotidien et comment le regard des autres lui est violent. De loin.
On se dirige … vers un hôtel. Je n’en mène pas large mais je ne veux pas être prise en défaut, je ne veux pas me dire : j’ai laissé tomber un mec handicapé qui me demandait mon aide parce que j’ai eu peur. Alors je reste. Je me rappelle avoir nettement regardé chaque personne du staff en me disant “Regarde-les bien, regarde comment le lieu est foutu au cas où il faille partir en courant” (oui, naïve ET dramaqueen : c’est tout moi).
On va aux toilettes, au 2e étage. Il enlève son pantalon. Il me dit “Il va falloir que tu me la tiennes, en fait, c’est de ça dont j’ai besoin”. Je me fige. Il rit “Tu n’en as jamais vu ?” Je réponds non, je tremble un peu. Alors il m’autorise à sortir, à l’attendre dans le couloir.
Il m’a autorisée à.
Ensuite, il revient, on se sépare, on reprend nos chemins, je retourne à mon rendez-vous foiré, j’oublie un peu.

J’ai classé cette histoire au rayon “Aventure un peu cheloue qu’il m’arrive” (j’ai tout un répertoire).
Jusqu’à ce qu’une amie, bien des années plus tard, m’apprenne qu’il lui était arrivé exactement la même chose. Qu’elle est allée porter plainte. Que le mec l’a suivie pendant des jours jusqu’à son pallier (heureusement, elle avait des voisins qui l’ont protégée et qui ont veillé sur elle). Que les flics lui ont dit qu’ils avaient un dossier comme ça, que ce type en profitait pour se faire branler gratis, à l’œil, qu’il avait tout un périphérique autour duquel il cherchait des meufs comme elle et moi, un peu trop gentilles.
Je me rappelle surtout que les flics lui avaient dit qu’ils n’arrivaient pas à “le coincer”. Qu’ils ne pouvaient rien faire.

Je me rappelle que je tremble à chaque fois que je le croise dans la rue. Que je change de trottoir. Même quand ses roues sont décorées de “Mon papa est le meilleur du monde”.

(Je ne sais pas quoi faire de cette histoire, je la dépose ici mais peut-être qu’elle n’y a aucune place.)

15 notes

Paillettes

"C’est l’optimisme forcené qui m’a sauvée de toutes les épreuves de la vie, tu devrais essayer plutôt que de t’enfermer dans ton marasme."
Parfois, tu me dis ça, l’amie. Comme ça, innocemment. Parce que ça te semble simple. Pour toi, c’est simple, clair comme de l’eau de roche. Face à une épreuve : se montrer optimiste, et la tempête passe, seule. Tu restes stoïque. Et tu penses que tout le monde pourrait, devrait, agir de même. Parce que ça a marché pour toi, parce que tu es heureuse. Parce que tu ne comprends pas que je n’ai pas vécu autant de souffrances que toi mais ne parvienne malgré tout pas à ne pas ployer sous le poids des petites épreuves de la vie.
Il y a le médecin, qui m’indique qu’il n’y a pas besoin d’avoir souffert pour souffrir, et j’essaie d’y croire, de chasser la culpabilité de cette sphère d’anxiétés et de dépression. Il y a moi, face à des collégien.ne.s, qui leur répète en boucle que le cerveau malade est à prendre en compte au même titre qu’un organe qui déconne, qu’il ne faut pas s’en vouloir. Et le double texte, j’ai l’impression d’être dans une mauvaise série médicale qui met en scène des patients dont les pathologies et comportements sont des réponses aux préoccupations des protagonistes. Il y a toi, qui te prends mille coups et qui parviens quand même à te tenir droite dans l’adversité de la vie.
Et il y a moi. Un peu malade. La dépression, c’est une maladie. Il y a moi qui me débats en intérieur pour apercevoir des rayons de soleil dans les inondations. Et j’en suis si fière, quand je me dis par moments que la vie peut être belle à nouveau. C’est une victoire. C’est une victoire quand j’arrive à passer une journée, à sortir, à prendre les transports en commun, à parler avec des personnes, sans qu’à aucun moment ne me saisisse la pulsion de fin. Les idées noires, qu’on pourrait qualifier facilement de “pessimisme”, mais ça n’en est pas vraiment. Ni optimisme, ni pessimisme, simple paire de lunettes obscurcie par des fantômes indomptables.
Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Non. Je n’envisage pas l’avenir, donc je ne le vois ni en paillettes ni en apocalypse. L’avenir n’existe pas. Seul le moment présent est réel. Le moment où je tire sur la cigarette en cherchant une assistance respiratoire. Le moment où je souris en refoulant mes larmes. Le moment où je m’emporte, politiquement, parce que j’y crois, parce que c’est trop important pour laisser passer. Mais je ne prédis pas l’avenir. Je ne le vois pas arriver, je ne sais pas si je serai encore là. Ni pessimisme, ni optimisme, lucidité triste, sans doute.
Je suis verrouillée au présent, à ces multiples instants pendant lesquels je gère mes mondes intérieurs en chaos total. Épuisée malgré le sommeil, malgré la non-activité, épuisée par ces combats intérieurs, ces poker faces qui m’usent minute par minute, épuisée par l’impossibilité de verbaliser.
Alors, mon amie, quand tu m’imposes ton optimisme comme solution à tous les problèmes, quand tu me reproches mon pessimisme face aux épreuves de la vie, je suis démunie. Je ne peux rien te répondre. Oui, j’aimerais voir les paillettes comme tu les vois : partout, tout le temps. Oui, j’aimerais ne plus me noyer, ne plus envisager chaque réveil comme une victoire sur la vie. Oui, j’aimerais avoir chassé la dépression (et comme c’est étrange de l’écrire).
Mais j’aimerais surtout que tu comprennes : ce n’est pas une question de volonté. Ce n’est pas un matin, comme ça, que je déciderai que tout va bien même si tout s’effondre. J’aimerais bien, sans doute, oui. Mais c’est plus complexe que ça. Hydre.
Alors, à chaque fois que tu me souligneras que je devrais basculer de la dépression vers l’optimisme, je te servirai la même réponse : un sourire silencieux. J’opinerai du chef, parfois, peut-être. Et un jour on cessera d’avoir des sujets de conversation, parce qu’en t’aveuglant de ton optimisme forcené sur cette dépression tu passes à côté de moi. On s’effleure, on ne se rencontre pas.
Trop de phrases négatives, me diras-tu. Et je sourirai, silencieusement, en ajoutant après un petit temps : c’est sans doute mon pessimisme qui pointe son nez, mon amie.

18 notes

En parler aux jeunes filles (TW)

Ça survient un peu n’importe comment, la violence du sexisme de notre société. Avec les jeunes filles, les petites sœurs, encore plus souvent peut-être parce que la vie quotidienne. Ça surprend parfois, comme un couteau salé citronné dans une plaie pas fermée ; et la pédagogie nécessaire de se sortir de soi pour les prévenir, quand même, sans leur dire au passage la blessure infligée par les stéréotypes qu’elles répètent doctement.
“Je pense qu’on ne s’en remet jamais, d’un viol.” 15 ans. Je me répète qu’elle a 15 ans et qu’elle a bien de la chance de n’avoir jamais eu à réfléchir à cette question. De n’y être confrontée qu’au travers de la fiction (films, livres) et d’y échapper dans la vie. Je lui explique que si, on s’en remet, et heureusement. Je me sens un peu hypocrite, parce qu’au fond je sais les épines sur la route, mais je sais aussi la force de la vie qui continue. Alors je lui explique, tu sais, ça arrive à beaucoup beaucoup de femmes, et des hommes aussi un peu, et on s’en remet. Elle s’interroge : mais comment ? En tout cas, ajoute-t-elle, moi si ça devait m’arriver, je castre le garçon directement. Alors je lui explique, encore, tu sais, la sidération, dans ce genre de cas, c’est très fréquent, et ce n’est pas de la faiblesse, c’est humain. Et puis comment tu veux te défendre ? Mais quand même, oui, c’est possible de s’en remettre. Et je rajoute, encore : heureusement.
Elle pose beaucoup de questions.
Un peu après, elle racontera avoir séché le dernier cours de sa journée parce qu’il finissait tard et qu’elle avait peur, quand il faisait nuit, de prendre le bus seule. Alors, sans lui foutre du Paglia dans la tronche, je lui explique, encore une fois, que cette peur, je la comprends (ô combien), mais qu’il faut qu’elle apprenne à la maîtriser, à l’apprivoiser, parce que ce n’est pas à elle de limiter ses déplacements dans l’espace public. On ne devrait pas (plus) se limiter à cause de cons qui jouent à être drôles en faisant peur. Je lui glisse au passage, sans lui indiquer de chiffres précis, que des violences assimilables peuvent survenir dans l’espace domestique plus fréquemment que dans l’espace public. Que, oui, la vigilance doit être constante mais qu’il n’est pas de rigueur de se priver pour autant.
Je lui explique qu’on doit vivre.
L’autre jeune fille à côté répond qu’on a de la chance, en France, parce que ça va beaucoup mieux qu’avant et qu’ailleurs. Je leur explique qu’on ne doit pas mettre à distance l’ennemi, distance temporelle ou géographique, parce que, même en France, même en 2014, parfois, ça craint d’être une meuf, tout court.
J’ai dit tout ça avec tout l’amour de la terre et une douceur infinie, à chaque fois. Malgré tout, je crois que je leur ai un peu fait peur, je crois que je leur ai fait peur encore davantage que ces monstres anonymes qu’elles n’identifient pas. J’aimerais tellement pouvoir rassurer les jeunes filles en leur disant que tout ira bien, leur proposer une solution. Bordel, j’en ai aucune.
C’est ça être une meuf aujourd’hui : grandir dans la peur du mal, se construire dans cette peur, et, parfois, quand on a un peu de chance, apprendre à l’apprivoiser, cette peur, et à vivre à travers.
J’essaie de ne pas transmettre à ces filles la peur. J’essaie de parler simplement, de décrire ce qui nous entoure. Mais je crois que la réalité se trouve être mille fois pire que les cauchemars fantasmés.
Elles posent des questions, je réponds et j’explique. Mais au fond je me sens bien trop à côté de la plaque pour tout ça. Impossible d’articuler un mot, quand elles attaquent sans trigger des sujets qui me retournent les tripes.
J’ai aucune solution. Je suis une meuf blanche (assimilée) qui vit dans une société parfois violente à mon égard et je n’ai aucune solution pour mes petites sœurs. Ni pour les protéger, ni pour les défendre. Je n’ai aucune arme. Impuissante, de A à Z. Et terrifiée du jour — inéluctable ? — où elles auront mal à leur tour.
En attendant, je leur prépare des chocolats chauds en leur causant d’autodéfense féministe verbale. Les (faibles) moyens du bord.

21 notes

Les peurs dans l’espace public

Longtemps, ma mère me demandait de ne pas sortir tard et mon père de ne pas porter de jupe le soir. Je ne comprenais pas. Je portais des jupes parce qu’il faisait chaud, souvent. Je sortais “tard” parce que le film finissait tard. J’ai eu une jeunesse extrêmement calme, 23h c’était déjà tard. Je rentrais sans avoir ni bu ni fumé ni aucune connerie. J’étais une petite fille sage à qui on donnait le bon dieu sans confession, les grands-mères et grands-pères me faisaient spontanément confiance, j’avais encore cette innocence conne de saluer les gens dans la rue, quand on s’échangeait des sourires. L’innocence conne de m’imaginer que les gens étaient sympas, comme ça, les inconnus.
Et puis j’ai grandi. Je suis sortie un peu plus tard, un peu plus seule. J’ai expérimenté, un soir, une copine en retard et cinq mecs successifs qui m’abordent. Tu veux de la drogue. Tu veux venir chez moi. Tu es bonne. Je peux te parler je me sens seul. Tu as ri alors que j’étais dans ton champ de vision je vais te taper. Je me disais : c’est pas le bon jour.
Jusqu’à ce que ça devienne tous les jours tous les soirs tout le temps partout.
Je lis avec des écouteurs, je lis en marchant : on m’interrompt constamment. Pour dire quoi, que le ciel est bleu, que je suis baisable, que et si on prenait un café. Pour dire quoi, rien d’intéressant. Je m’ennuie dans l’espace public. Je pense aux conseils de mes parents. Ils sont désormais inutiles, je sais bien que ce n’est ni l’heure ni le vêtement qui crée le relou. La dernière fois, ce type qui exige de moi “un câlin, maintenant” dans la rue, à deux portes de chez moi, c’était en plein jour, c’était en pantalon, c’était en plein quartier qui “craint” pas.
Enfin, je dis “la dernière fois”, mais je sais bien que j’oublie la moitié de ces relous des rues, parce que je préfère emmagasiner des souvenirs heureux et que ça s’inscrit dans le paysage urbain classique. L’autre fois, je descends du métro, je quitte mon amie ; je vois s’éloigner le wagon et un vieux con se coller à elle. Je suis sur le quai, impuissante, défaite.
Constamment impuissante, de toute façon. Que dire aux petites sœurs et aux collégiennes qui interrogent. Il n’y a pas de monde meilleur, c’est l’idée. Il n’y a pas de monde meilleur. (Mais quand j’entends parler des ailleurs qui sont un peu moins pires, oh comme elle me saisit les tripes, l’envie de m’enfuir, de m’exiler, et de ne jamais revenir.)
Il n’y a pas de monde meilleur. Alors se blinder. Je repense aux conseils de mes parents : ils n’étaient pas adaptés mais ils disaient déjà quelque chose : fais attention. Je suis épuisée d’être sur le qui-vive dans l’espace public. Surtout depuis que j’ai compris que ce n’était pas l’espace public qui donnait les coups les plus durs (en général). Mes parents ne me laissaient pas non plus dormir sur place, pendant les soirées. Ma mère me répétait que les agresseurs étaient généralement des personnes déjà connues des victimes. Sur ce point, oh comme elle avait raison.
Le recul de l’âge me permet de mesurer à quel point toutes ces précautions, d’abord prises par mes parents, puis par moi-même, dans un mimétisme abruti des consignes que les parents les profs la société nous dispensent, à nous les femmes — nous sommes toujours perdantes au jeu de la vie en société —, à quel point toutes ces précautions, donc, n’ont pas empêché les agressions d’avoir lieu. Il est aisé d’en tirer la même conclusion que Camille Paglia : “Give us the freedom to risk rape”. Je ne veux plus qu’on me dise que faire, comment me comporter, sur quelle tonalité m’exprimer. Je ne veux plus qu’on me dise comment me protéger. Je ne veux plus me protéger, ça ne sert à rien. Je suis impuissante. Qui veut détruire détruira. Le cynisme a épousé, dans mon esprit, l’errance du désespoir et le fatalisme. Qui veut détruire détruira. Laissez-moi être libre de sortir, laissez-moi être libre de prendre des risques si je veux. Je ne veux plus m’enfermer dans des injonctions qui ne m’ont jamais protégée de quoi que ce soit. Ces injonctions nous rassurent, quelque part on se sent en contrôle d’un bout de chemin. Chimères. Si nous les femmes avions la maîtrise des agressions sexuelles, ces questions seraient réglées depuis la nuit des temps.
Je n’ai pas le pouvoir de maîtriser les cons, je n’ai pas le temps de faire du krav maga, j’ai quand même envie de sortir en mini robe décolletée la nuit, de marcher sans crainte dans la rue. Je ne veux plus avoir peur. JE SUIS LA REINE DU MONDE.
Et j’emmerde les conseils et injonctions.

(Ce billet est n’importe quoi, l’insomnie est mauvaise muse.)

15 notes

because the night belongs to dreamers that can’t sleep

C’est sortir du périmètre de sécurité. C’est accepter que d’autres le franchissent à son insu. C’est parler à des personnes qui n’ont pour seul tort que de ne pas être à l’intérieur de sa tête. C’est s’éloigner des balises tracées, rassurantes. Ça ressemble toujours un peu à crever à petit feu, mais pas vraiment. C’est s’extirper de soi, un peu, le temps de mesurer l’impossibilité alors de respirer. C’est s’extraire de son corps pendant les interactions sociales. C’est s’entendre se donner des indications, à quel moment sourire, à quel moment hocher la tête, à quel moment avoir l’air grave, à quel moment forcer son regard à se concentrer sur l’interlocuteur. C’est abandonner l’idée de maîtriser le navire. C’est s’observer, comme un robot, se comporter en parfait agent social. C’est accepter la mort à petite dose, cette renonciation à la vitalité, à la jubilation, à l’enthousiasme. Signer avec la résignation toujours renouvelée. C’est le sourire qu’on présente pour donner le change. C’est ce sourire qui fait que personne ne croit aux fractures qu’on prétend panser. C’est ce sourire qui enterre, enserre, enterre.

4 notes