Quinze mois se sont écoulés depuis, au cours desquels j’ai recommencé peut-être cinquante fois les premières lignes d’un texte qui, au bout de quelques phrases (en gros, celles que je viens d’écrire), s’enlisait immanquablement dans des artifices rhétoriques de plus en plus embrouillés. Je voulais écrire, il fallait que j’écrive, que je retrouve dans l’écriture, par l’écriture, la trace de ce qui s’était dit (et toutes ces pages recommencées, ces brouillons inachevés, ces lignes laissées en suspens sont comme des souvenirs de ces séances amorphes où j’avais cette sensation innommable d’être une machine à moudre des mots sans poids), mais l’écriture se pétrifiait dans des précautions oratoires, dans des questions prétendument préliminaires : pourquoi ai-je besoin d’écrire ce texte ? A qui est-il réellement destiné ? Pourquoi choisir d’écrire, et de publier, de rendre public, ce qui peut-être ne fut nommé que dans le seul secret de l’analyse ? Pourquoi choisir d’accrocher cette recherche flottante au thème ambigu de la ruse ? Autant de questions que je posais avec un acharnement suspect — petit un, petit deux, petit trois, petit quatre —, comme s’il fallait absolument qu’il y ait des questions, comme si, sans questions, il ne pouvait pas y avoir de réponses. Mais ce que je veux dire, ce n’est pas une réponse, c’est une affirmation, une évidence, quelque chose qui est advenu, qui a jailli. Non pas quelque chose qui aurait été tapi au cœur d’un problème, mais quelque chose qui était là, tout près de moi, quelque chose de moi à dire.
— Penser/Classer, Georges Perec, “La librairie du XXIe siècle”, Seuil, 2003 [1985], p. 59-60.