1. Quinze mois se sont écoulés depuis, au cours desquels j’ai recommencé peut-être cinquante fois les premières lignes d’un texte qui, au bout de quelques phrases (en gros, celles que je viens d’écrire), s’enlisait immanquablement dans des artifices rhétoriques de plus en plus embrouillés. Je voulais écrire, il fallait que j’écrive, que je retrouve dans l’écriture, par l’écriture, la trace de ce qui s’était dit (et toutes ces pages recommencées, ces brouillons inachevés, ces lignes laissées en suspens sont comme des souvenirs de ces séances amorphes où j’avais cette sensation innommable d’être une machine à moudre des mots sans poids), mais l’écriture se pétrifiait dans des précautions oratoires, dans des questions prétendument préliminaires : pourquoi ai-je besoin d’écrire ce texte ? A qui est-il réellement destiné ? Pourquoi choisir d’écrire, et de publier, de rendre public, ce qui peut-être ne fut nommé que dans le seul secret de l’analyse ? Pourquoi choisir d’accrocher cette recherche flottante au thème ambigu de la ruse ? Autant de questions que je posais avec un acharnement suspect — petit un, petit deux, petit trois, petit quatre —, comme s’il fallait absolument qu’il y ait des questions, comme si, sans questions, il ne pouvait pas y avoir de réponses. Mais ce que je veux dire, ce n’est pas une réponse, c’est une affirmation, une évidence, quelque chose qui est advenu, qui a jailli. Non pas quelque chose qui aurait été tapi au cœur d’un problème, mais quelque chose qui était là, tout près de moi, quelque chose de moi à dire.

    — Penser/Classer, Georges Perec, “La librairie du XXIe siècle”, Seuil, 2003 [1985], p. 59-60.

  2. Des chansons

    On s’était offert des chansons. On était à l’âge où on pensait qu’on pouvait s’offrir des chansons, comme ça. On s’imprimait dans nos corps, dans nos souvenirs, ces airs, se rappeler de nous, me rappeler à lui, qu’il se rappelle à moi. On pensait éternité. On n’avait pas imaginé ce que ce serait, l’éternité de ces souvenirs, ces madeleines de Proust musicales, qui nous assommeraient si souvent, après. On n’avait pas imaginé d’après. On s’était offert des chansons pour se rappeler qu’on s’offrait l’un à l’autre.
    On s’était offert des chansons et des explications de texte sur ces chansons, on s’était offert une longue bande originale de notre relation, avec du paratexte et des études transversales. De l’incipit à l’épilogue, tout était chanté, mesuré ; tout était expliqué, compréhensible par ces mélodies.
    On s’était donné l’éternité pour le tourner dans tous les sens, ce sens, justement, qu’on y mettait. On avait fait la connerie de choisir des musiques tellement chouettes qu’elles passaient souvent en soirée ; elles passent toujours beaucoup en soirée, à la radio, dans les boutiques, partout. Et à chaque fois, le même coup : ça me frappe au même endroit, ça me transperce, un peu, de moins en moins mais toujours si soudainement, si brusquement.
    On s’était offert des chansons comme on offre des bijoux — mais on n’avait pas les moyens des bijoux, et la dématérialisation des chansons permettait à cette relation pas tout à fait officielle, pas tout à fait concrète, d’exister sans souvenirs visibles, cachée. On s’était offert des chansons et il m’arrive d’en sourire encore. On n’est vraiment pas sérieux quand on a dix-sept ans.

  3. Brûler l’usine, c’est comme brûler l’école. J’en ai eu aussi envie quand j’étais petit.
    Brûler ce qui m’assigne à une place. Pas juste.
    La fac, pas besoin, il suffisait de ne pas y aller. Un lieu qui ne me “tenait” pas.
    A l’école, à l’usine, je ne suis pas le seul à être “tenu”. Comment ils font, les autres ?
    Il faut apprendre et il faut manger.
    Alors l’école, alors l’usine.
    Et finalement quel que soit le “travail”, c’est quelque part toujours la même chose. Faut y aller. Faut faire. Faut rentrer chez soi. Et recommencer.
    Les revendications salariales, syndicales, c’est juste pour rendre les choses un peu plus humaines, mais est-ce que c’est humain d’être enfermé pour un môme toute la sainte journée et pour un homme, est-ce que c’est humain ? et répéter les mêmes gestes de plus en plus vite, de mieux en mieux ? C’est ça, vivre ?
    Je sais, on ne va pas refaire le monde.
    Mais putain moi je n’y arrive pas.
    Comment il a fait, mon père ? Dans quoi il s’est-il perdu pour continuer ?
    Et Loïc et Karima qui triment pour que les mômes aient du plaisir à apprendre… pour quoi faire après ? Il a raison, Frank, quand il dit qu’on voit bien que nos vies sont traitées comme rien. J’ai envie de gueuler Mais ouvrez-leur les yeux, aux gosses, bon Dieu, tant qu’ils ont encore envie d’horizon, apprenez-leur plutôt à se révolter, à chercher leur place dans le monde, pas à prendre juste celle qu’on leur attribue à la louche, allez hop, toi ici, toi là !

    — Les Insurrections singulières, Jeanne Benameur, Actes Sud, 2011, coll. “Babel”, p. 76-77.

  4. Les mots ne viendront pas

    Revu Antonin, il était avec un compagnon d’infortune, c’était un samedi matin, tôt, j’allais au travail, sac à main trop petit, je lisais en marchant, un livre dont le titre me parle en boucle, C’est une occupation sans fin que d’être vivant, j’en parlais hier avec Claire, on se disait : waw, ce titre ! … Waw, ce titre. Je marchais dans la rue, vers le boulot, rasant le mur, le pas un peu étroit, l’idiotie de lire en avançant (mais comment lire autrement), j’allais acheter les clopes du jour, je comptais mentalement ma monnaie, et puis ce monsieur m’a abordée. Il a montré mon livre, m’a dit bonjour, je lui ai tendu le bouquin, il s’est mis à le feuilleter, un grand silence, il était concentré. Il me demandait si je parlais anglais, j’ai répondu oui. Il m’a dit : “We (il montrait Antonin et lui-même, de sa main) are together, we live in the street, we have nothing. Nous sommes together.”
    Je n’étais pas certaine qu’il lisait ou comprenait le français, mais il tenait bien le livre entre ses mains, il regardait la page que j’avais cornée (on y retrouve une enfant qui pleure et qu’une adulte rassure ; des mots qu’il est toujours doux de savoir où chercher, c’est pour ça que j’avais corné), il regardait la couverture, il regardait la quatrième, il regardait tout. En moi-même, je pensais avec stupidité qu’il était en train de laisser des traces sur ma couverture immaculée, mon livre si propre, je pensais à Mary Douglas sur la pureté, à Michel Serres sur le Malpropre, ensuite je pensais que je pensais trop, j’ai essayé de revenir à ce qui se passait pendant que ça se passait. Il regardait encore mon livre, il était perdu dans cette contemplation étrange. C’est là qu’Antonin a parlé. D’abord à l’égard de son voisin, en polonais, un peu en colère, il faisait des gestes que j’ai compris comme “Rends-lui le livre, laisse-la tranquille tu l’énerves”, je glanais quelques mots d’anglais ou de français au passage. Il ne voulait pas me rendre le livre, il le serrait fort dans ses mains. Alors Antonin m’a dit : “Il ne comprend pas pourquoi le livre est à vous, pourquoi vous avez un livre et pas lui.”
    J’ai pas trop su quoi répondre à part : “Quand je l’aurai fini je peux vous le prêter si vous voulez”, en pensant à Claire à qui j’avais déjà promis la même chose, je pensais aussi au prix que ce livre m’avait coûté, un grand format, un coup de cœur dans la librairie, le titre m’avait tellement parlé (waw, ce titre). Je pensais à plein de choses, c’était le bourdon. Et puis ensuite, j’ai compris l’urgence : j’allais être en retard au travail, pour de bon, il fallait que j’abrège cet échange. Je me suis adressée en français à Antonin puis j’ai traduit en anglais à son compagnon, j’ai dit “Je dois partir, je vais travailler” “Ah, travail, travail ! Oui, d’accord, bonne journée !” Antonin m’a dit qu’il fallait que je fasse attention, que je devais avoir une “belle vie”, il m’a souhaité bon courage pour la journée, “bonne chance pour tout surtout”, j’ai dit d’accord, merci, bonne chance à vous aussi. Je ne savais pas quoi dire. Même pas que j’avais la gorge étranglée, je ne savais pas quoi dire. J’ai acheté mes clopes et je suis allée travailler.

  5. S’appartenir

    Tous les matins, je me pèse. Pas pour vérifier mon poids : pour m’assurer que je suis encore là, que j’existe, au moins un petit peu. Quand je peux, je note mentalement les variations (si je prends davantage de place aujourd’hui qu’hier), ce que ça traduit dans mon comportement, si ça trouve un écho dans mes pas. Tous les matins, c’est la routine, je me pèse, je vérifie que je suis toujours là. Je n’existe qu’à travers la matière, je me dis, j’attends que la matière m’autorise à exister au-delà d’elle. Comme si j’attendais “la bonne mesure” pour parler — Je parle déjà, bien sûr, mais pas très fort, comme une souris.
    Tous les matins. Parce que se mesurer rassure, quelque part, donne un sens à la journée. Il y a un ordre, un rituel, une chose à respecter avant d’entrer dans le monde social, avant de jouer au théâtre avec les autres. Il y a ces petits détails à régler, se faire face sans miroir, mesurer son corps puis sortir de chez soi — puis sortir de soi.
    C’est la rencontre avec soi de chaque journée, ce moment où la voix intérieure murmure “Ce que tu fais est inutile” (parce qu’aucune mémoire des chiffres précédents, c’est celui du jour qui compte, seul celui-là, qui rappelle que je suis encore d’ici), ce moment de sourire satisfait, la conclusion : Je suis encore là. Chaque matin, l’oubli du chiffre précédent le permet, c’est la surprise. La surprise de se sentir vivante. Et la joie de se savoir vivante. Chaque matin, rencontrer la joie.