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Nobody heard him, the dead man
[Secouer des épées dans l’océan. —
Ne plus signifier les mots : signe.
Ne plus signifier. Signe.
Contrat signé. Entamer deuxième jour.
Dé. 2.]
Poser les questions ; trouver dictionnaire. Poser la réponse ; perdre les signifiants. Tout lisser dans la masse, du ciel à la barbe. L’ermite sage : vos enfants viennent par vous mais ils ne vous appartiennent pas. — Autre manière de dire : dès l’arrivée tu seras tout seul. — Autre manière de ne rien dire, simplement installer le malaise. L’entretien commencera plus tard : apprendre le choix des mots, l’ordre le plus parfait, le signe parfait pour démontrer la solitude. Démontrer. Mathématiques de l’absolu : prouver tout ce que tu n’es pas. Absolument se taire. Résoudre son propre soi à ce silence absurde — absolu — absurde d’être si total, si exigeant, si … partout. Partout le silence : les murs, les mains, les sourires, les mots. Partout. Le silence interrogé = féroce. Fuir violence. Ne plus poser de questions, ne plus chercher de signifiance. Enfermement. À l’intérieur. Finir. Tenter de. Mais. Not Waving. Personne n’entend l’homme mort qui, loin de faire coucou, se noie. Devant tout le monde qui l’ignore. Crève, charogne.
Se retourner et entrer dans une église, saluer le prêtre, se prosterner. Définir différemment l’humanité. La fraternité. La famille — la famille — la mort. Il faudrait écrire un livre sur chaque mort : rendre hommage par mots plus que par caveaux. — et puis silence — par quel mort commencer, finir (finir ?) — je suis tous ces morts, je les porte, même les vivants qui un jour — … — (poids) —
Poser question : la reine du silence pendant l’enfance. Silence = inquiétude = apprendre à parler. Babiller, noyer, tout faire pour qu’aucune question n’intervienne, ni inquiétude ni suspicion. Le bruit rassure l’autre. Alors bruit ce sera. Bruits et mots, noyer signification derrière des signes masqués — masqués pour un bal où nul n’est convié. Pas un jeu : question de survie. On pourrait dire instinct de. Protection. Poser question : toujours chercher source de toute chose, comprendre pour aller. Comprendre que ce n’est pas ce train qui me tuera. Pas encore, pas demain. Comme je sens profondément que ce n’est pas encore le moment. Mais toujours chercher l’issue. Et se demander qui on retrouvera, demain, quand le deuxième jour arrivera et qu’il faudra ouvrir les yeux sur un monde nouveau chaque jour. L’absent et le présent : les lister. Et perdre le dossier. Perdre. Bataille. Pas de guerre — terrain préparé mille fois, issues déjà pensées. J’ai déjà pensé toutes les issues, tant que je n’ai plus envie d’en emprunter aucune.
[l’épée dans l’océan, qu’il est facile de se … avec.]
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sept cent vingt-cinq jours
Je me souviens du dernier échange téléphonique. Son de la voix, son de la banalité qui s’échange (, son du sourire à l’autre bout). Ligne raccrochée : silence.
725 jours de silence. Au début, compter en semaines, puis en mois : au refus de compter en années, s’atteler à régresser jusqu’aux jours. C’était un jeudi. Rien ne laissait présager que. Absence.
Être habitée par cette absence est le plus étrange : du matin au soir, cette voix à côté. N’ai jamais été si proche de ce qu’il aurait fallu — et seule pour le savourer.
Retomber pendant #cartons sur testament : refuser de relire, cacher.
Retrouver héritage : enfermée dans une boîte de bijoutier, une belle bague en argent. Refuser de voir tous les jours, de se rappeler.
Je me souviens de tous les mots et me déteste pour tous ceux que j’ai oubliés. Je me souviens de tous les contacts, les effleurements, les sourires et les baisers. Me souviens de tout et même du deuil.
725 jours, parfois je ne sais pas à quel moment cela deviendra trop, même une seconde et je débordais déjà d’absence.
Notes
Je prépare le voyage. Internet permet de trouver tout ce qu’il faut : l’avion bon marché, les cours de langue en ligne, la musique et les films. Tout ce qu’il faut pour que l’odeur de l’olivier sous la chaleur me parvienne sans difficulté. Cliquer au hasard sur toute écriture portant vaguelette : c’est un signe du pays, foncer.
Je prépare le voyage “mais”. Je n’irai probablement jamais. Liste des “mais”. Même pas assez longue, simple post-it avec un seul mot, un seul qui retient tout et pousse de l’autre côté de l’océan. [Fam.]
Je prépare le voyage et me questionne : à quoi bon ? Que trouver sur place si ce n’est un pays tellement imaginé que je n’ai plus de place mentalement pour le voir réellement ? Et où s’établir pour que les prochains ne se cherchent pas. [.ille]
Et pourtant : description : “je suis de là”. Pas mes parents, pas mes origines, je, je suis de là, je viens de là, je ne connais rien de là mais j’en suis. Et n’y pense jamais qu’en librairie, quand aucun rayon ne porte son nom, indignée, peine.
Avant d’y arriver, je saurais tout : l’histoire, mouvementée, agitée, stable dans ses redressements continuels (phénix). La géopolitique contemporaine, de 1943 à nos jours. Les débats autour de la langue, classique ou usuelle, le sens de la première et son éloignement des locuteurs, son intérêt alors.
Malgré tout : je suis d’ici — sans conteste, personne ne m’associe à aucun autre endroit du globe. Je n’ai aucune identité physique, il faut que j’en parle pour que ça se sache : et parfois je ne dis rien. Pour cela : “Connecte-toi avec tes racines”. Ce ne sont pas mes racines, c’est moi. Je suis déjà connectée.
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L’hymne
Souvenir de ce soir de juillet 2009 où ai écouté chœur de Polytechnique chanter la Marseillaise trois fois à la suite (avant d’enchaîner sur Schubert). Et cette larme — l’émotion. Ce que les hymnes me font ressentir, je ne le comprends pas : théoriquement je suis opposée au nationalisme et à tout ce qui l’attise, comme le patriotisme. Mais pourtant, en musique… Même si on ne comprend pas tout.
Finalement, signe de l’identité, d’un chez-soi (délaissé, géographiquement ou moralement). Et peut-on vraiment renier un signe de l’identité ?
Alors l’émotion quand j’écoute un hymne. Et le silence. Quand j’étais jeune j’avais un certain dédain pour le 14-Juillet. Finalement : rendez-vous annuel, mais fictif : aucun sens. Beaucoup plus de sens quand dans la playlist shuffle tombe l’hymne et que les ressortissants s’immobilisent, main sur le cœur : pendant deux minutes, il n’y a rien que cette fidélité au drapeau, même (surtout ?) loin.
L’hymne seul ne signifie rien. Les habitants d’un pays, jour après jour, rédigent ce qui dirige le pays, racisme, accueil de l’autre, chevalerie, etc. Mais l’hymne chanté, contexte solennel… Frissons. Les chants religieux ont meilleure presse ; peut-être parce qu’ils sont plus lointains, moins connotés, athéisés, on peut aimer des messes entières si c’est Haendel. Chanter la Marseillaise au hasard dans la rue peut être mal pris. On ne choisit pas d’où naîtra l’émotion.
L’hymne.
Rythme et force des paroles. Il n’y a que ça pour m’attendrir musicalement. Je suis fidèle à toutes les patries.
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Au cœur du temple de la société de consommation, l’ironie m’a broyé les entrailles. Dernier jour des soldes (lire aussi : “dernière occasion d’acheter sinon vous n’êtes rien du tout”), grande braderie (c’est-à-dire que si tu ressors de là les mains vides, tu as vraiment raté ta journée). C’est l’affolement : humains-fourmis qui traversent religieusement la rue, comptent leurs billets. L’heure où jamais de s’accomplir en tant qu’humain : collectionner l’avoir.
Bref, au milieu de cette énergie gaspillée, le regard d’un homme que tout le monde ignore. Et c’est encore plus indécent de l’ignorer aujourd’hui. Par terre, calmement (“Pour manger”, dit son carton), son chien tendrement endormi à côté de lui. Il n’existe pas : aujourd’hui, seul le riche le mérite, le pauvre — mais quelle idée de l’être — ne peut être pris en considération. Il faut se dépêcher, il faut aller acheter.
Deux bouteilles d’eau vides entre son chien et lui : heureusement que ce n’est pas la canicule, les températures lui permettront de ne pas se dessécher complètement en attendant la prochaine pause dans la mendicité, se remplir d’eau. Tous passent devant lui d’un pas rapide, s’arrêtent parfois — mais c’est une question de trafic plus que d’humanité. D’ailleurs l’humanité.
Et puis merde, lâcher quelques centimes (cette culpabilité judéo-chrétienne qui poursuit partout). Plus tard, croiser un autre : il n’y a plus de pièces (ce sera tellement mieux quand je travaillerai pour de vrai, me dis-je, déculpabilisation nécessaire), saluer mais regard détourné. Comportement méprisable.
Retrouver ses amis. Première annonce : Amy Whinehouse est morte. Ah, très bien. Voilà qui a changé le monde. Plus que cet homme abandonné (a-t-il vraiment existé ?), plus que toutes ces personnes ignorées. Je ne sais pas comment on peut être humaniste et lire les journaux sans vomir.
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#cartons
qu’est-ce que le temps du passé a l’air idiot face au présent
les souvenirs dans une boîte : l’enfermement — poubelle : la libération
s’il s’agit de tout libérer si libération comprend oubli — si
[au détour d’un mur, un autre mur]
envie d’évasion | lu un jour : je suis libre parce que je vis à l’hôtel, la non-possession c’est la liberté, étranges magazines boomerangs
peut-être la liberté est-elle synonyme de de quoi peut-être de départ
percevez 20 000 francs
choisis bien ta case — sociologiquement tu es si peu libre
[après une fleur, une fleur fanée]
je ne sais pas écrire : puis-je penser — la fatigue qui broie les pensées : MUSIQUE
tous ces cahiers d’écolière ces cadeaux creux ces photos de famille (?) cette histoire à quoi bon
poubelle = liberté | ne pas l’oublier
tout ce qui a brûlé tout ce qui sera recyclé tout ce qui n’a jamais vécu
et tout ce dont on ne peut se séparer [le chat]
les lettres d’amour : brûlées
les peluches d’enfance : recyclées
les perles de rocailles : toujours emballées
toute une vie dans trois 120 litres et même pas une vie à peine quoi à peine rien une esquisse : la vie n’est pas l’enfermement
[quoi après le vide]
le vide
| attente de la suite |
Notes
pays natal / retour / exil
Pays natal : où naît-on ? Doit-on connaître son plus ancien ancêtre pour savoir l’endroit qui nous a vu naître ? — Comment savoir. Encore une fois : tout ce que les papiers disent, tout ce qu’ils nient, surtout. Hier encore : “Qui est né dans l’Hexagone ici ?” — La seule à lever la main, et pourtant je ne me sens pas davantage d’ici que le reste de la tablée. Juste cette joie que mes aïeux ont sans doute à nous contempler, cette paix : vingt-trois années de stabilité géographique. Je n’ai connu aucune guerre et aucun déplacement forcé. J’ai la chance qu’ils voulaient m’offrir en partant, en quittant notre pays natal.
Retour : ils ne sont jamais retournés dans le pays natal — y retournerais-je moi-même, je n’en sais rien. J’aimerais, parfois je suis tentée : mais. S’ils en sont partis, faut-il fermer la boucle ou simplement continuer comme ils l’avaient voulu ? Quelle responsabilité a-t-on, jeune génération, à rester ou partir de ces terres paisibles que nos ancêtres ont choisies ? Ici la faim ne me tenaille pas, jamais.
Je suis passé en si peu de temps
de végétarien forcé à carnivore obligé.
L’Énigme du retour, Dany Laferrière, Grasset, 2009 (p. 42)
Mon père aurait pu dire. Se rappelant de cette tante qui n’offrait pas toujours du sucre avec le café : ça dépendait, en a-t-on assez — il fallait compter avant. Le riz à partager entre la fratrie. Nous guider vers cette société d’abondance dont on n’a même plus conscience. Et cette ingratitude intergénérationnelle : cet exil, qu’on n’a pas demandé, qu’on vit également, on voudrait le supprimer, l’abolir, retourner… Se dit-on sur place, mais on ne bougera pas d’ici.
Exil : photos. Pays qu’on ne connaît pas — décidément. Exil : petits-enfants, arrières-petits-enfants, on y est toujours, dans un pays qui nous accueille et nous berce… mais que nous ne reconnaissons pas comme premièrement nôtre. Du Liban, j’ai ces ouvrages dans ma bibliothèque, et ces cousins par mail, parfois, quand ça arrive. Je leur demande : “Comment va le Liban ?”. Invariablement, la même réponse : “Très bien”. Ce n’est pas la géographie qui définit… Et pourtant, le billet retour, si souvent pré-réservé et jamais commandé.
Il y a des lectures bouleversantes, qui font écho avec tant de justesse à des poids intérieurs.
Dany Laferrière - “L’énigme du retour” (Prix… par hachette-livre